Presque égal, presque frère aux Amandiers
Au théâtre Nanterre-Amandiers, "Presque égal, presque frère" est un portrait grinçant et touchant de la vulnérabilité des êtres dans une société moderne où trouver sa place est une épreuve. Une mise en scène brillante de Christophe Rauck, à l'image de la langue de Jonas Hassen Khemiri : vive, percutante, sans répit.
Presque égal, presque frère au théâtre Nanterre Amandiers
- Deux pièces réunies dans un kaléidoscope de la vulnérabilité
- Une réflexion tout en mouvement sur un monde qui exclut
- La mise en scène brillante et inventive de Christophe Rauck
- Portrait de l'auteur suédois Jonas Hassen Khemiri

Un dyptique de théâtre, portrait doux-amer des plus vulnérables
Le diptyque théâtral se compose de deux pièces distinctes de l'auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, réunies pour explorer les failles de notre époque. La première partie, intitulée "≈ [Presque égal à]", scrute la difficulté à vivre décemment et réaliser ses rêves dans une société qui ne fait pas de cadeaux. On y suit des personnages comme Mani, un professeur d'économie qui peine à attirer l'attention de ses élèves, Martina, qui travaille au noir dans un bar-tabac et vit chichement malgré ses origines aisées, ou encore Andrej, un jeune diplômé qui doit renoncer à ses prétentions légitimes et accepter n'importe quel boulot. La seconde partie, "J’appelle mes frères", change radicalement d'atmosphère en nous entraînant dans l'errance paranoïaque d'Amor (Mounir Marghoum) au lendemain de l'explosion d'une voiture piégée. Amor, polytechnicien, enfant des quartiers, jouit d'une réussite matérielle qui n'efface pas cependant ses frustrations sentimentales et la sectarisation identitaire. Il déambule dans la ville en contactant ses proches pour les inciter à se "fondre dans la masse" afin d'échapper à la suspicion généralisée. Ces deux récits, bien que différents dans leur tonalité, se répondent pour dresser un portrait grinçant et percutant de la vulnérabilité des êtres dans une société moderne où trouver sa place est une épreuve.
Une réflexion imagée sur un monde qui exclut
L'œuvre met en avant des thématiques sociales brûlantes, telles que le rapport à l'argent et la peur de l'autre dans les sociétés occidentales. Elle dissèque, de manière schématique sans doute, les lois implacables du marché et de la productivité. Ce que l'on retient surtout, c'est ce portrait tendre, drôle et perspicace de personnages attachants qui sont en galère : parce que l'argent manque, parce que l'ascension sociale est en panne, parce qu'il est difficile de sortir de la case où l'on vous a cantonné. Ainsi, le regard de la société peut transformer un citoyen ordinaire en coupable potentiel sur la seule base de ses traits physiques ou de son origine. Le titre lui-même suggère que nous ne sommes jamais totalement égaux ni frères, mais toujours dans cet entre-deux où naissent les injustices. En filigrane, la pièce interroge la possibilité de maintenir ses convictions éthiques dans un système qui pousse à la fraude et au compromis permanent pour survivre.
"Ces deux pièces questionnent un monde libéral qui nous fait croire que tout est possible alors qu'en réalité il nous éloigne les uns des autres, empêche l'émergence d'un projet commun, fragmente la société en une multitude d'identités."
La mise en scène brillante et inventive de Christophe Rauck
Dès l'entrée en salle, le dispositif bi-frontal annonce la suite : un globe terrestre flotte au milieu, dans une projection scintillante au sol et au mur. L'écriture de l'auteur est vive, percutante et sans répit, la mise en scène l'est aussi : séquences qui s'enchaînent dans des mouvements fluides, tableaux visuels étonnants, projections vidéo qui amplifient l'espace ou scrutent au contraire l'intime d'une situation. Christophe Rauck utilise toutes les ressources de la scénographie avec toujours beaucoup de pertinence : lumière virtuose, son au micro parfaitement ajusté, partition musicale signée Sylvain Jacques, costumes adaptés, décor et accessoires qui interpellent, comme cette voiture qui roule sur le plateau recouvert de neige artificielle. Il s'appuie sur des comédiens tous excellents (formidables Virginie Colemyn et Mounir Margoum) et donne un premier rôle à des adolescents de Nanterre (Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi, en alternance) dont l'aisance de jeu laisse sans voix.
Portrait de l'auteur, Jonas Hassen Khemiri
Jonas Hassen Khemiri est né en 1978 à Stockholm de parents suédois et tunisien. Son œuvre, traduite dans plus de trente langues, se distingue par un style inventif et fragmenté qui explose les stéréotypes. Il a connu un succès fulgurant dès l'âge de 25 ans avec son premier roman Un œil rouge (Ettöga rött), avant d'être consacré par de nombreux prix internationaux, dont le Prix Médicis étranger en 2021 pour La Clause paternelle. En 2015, son roman Tout ce dont je ne me souviens pas reçoit le Prix August, équivalent du Goncourt en Suède. Son style, souvent inspiré par le rythme du stand-up, utilise une langue vive et impactante qui s'adresse directement au public pour dénoncer le racisme et l'exclusion. Parmi ses œuvres-phares, on compte également la pièce Invasion!, jouée à guichets fermés pendant deux ans en Suède, et son dernier roman, Les Sœurs, paru en 2025. Khemiri s'attache à explorer la complexité de l'identité et les mécanismes de la marginalisation avec un humour souvent grinçant qui n'enlève rien de son humanité.
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Jonas Hassen Khemiri texte
Christophe Rauck mise en scène
Avec Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi (en alternance)
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