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Le Cid - Corneille / Podalydès - Comédie-Française

Denis Podalydès emporte la troupe de la Comédie-Française dans un Cid de Corneille saisissant de vérité. Un jeu incarné et pleinement engagé, une scénographie très fluide et des tableaux savamment composés, donnent à ce monument de la littérature française un éclat retentissant et presque mystique.

26/3/2026
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17/5/2026
Comédie-Française au Théâtre de la Porte Saint-Martin

Le Cid de Corneille, un monument retrouvé à la Comédie-Française

  • L'intrigue : un dilemme impossible entre devoir de vengeance et amour sincère
  • Une pièce transgressive devenue monument de la littérature française
  • Mise en scène : éclat du verbe et des costumes, scénographie fluide à la lumière baroque
  • Denis Podalydès, simplicité et vérité
  • Pierre Corneille, grand bâtisseur du théâtre français
Le Cid de Corneille - Comédie-Française - Théâtre Porte Saint-Martin
© Jean-Louis Fernandez / Coll. Comédie Française

Ce soufflet impulsif qui ruine un projet d'union

Chimène, fille de Don Gomes, et Rodrigue, fils de Don Diègue, s’aiment passionnément et leurs familles approuvent leur future union. Mais un stupide accès de jalousie vient tout anéantir. Le vieux Don Diègue est nommé précepteur du prince. Don Gomes, jaloux de cette nomination, insulte et gifle Don Diègue. Trop vieux et faible pour se battre, ce dernier demande à son fils de laver cet affront. Rodrigue se retrouve alors face à un choix impossible : venger son père en tuant le père de celle qu'il aime, ou vivre dans le déshonneur. Il choisit le devoir, tue Don Gomes en duel, et plonge Chimène dans un profond désespoir. Bien qu'elle l'aime toujours secrètement, elle est contrainte par son sang de demander au Roi la tête de Rodrigue. Parallèlement, l'Infante de Castille souffre en silence : elle est éprise de Rodrigue, mais comprend que son rang royal lui interdit de l'épouser. Pour se racheter, Rodrigue part combattre les Maures à l'embouchure du Guadalquivir. Il revient triomphant et couvert de gloire, désormais auréolé du titre de "Cid". Malgré cet exploit qui sauve le royaume, Chimène reste inflexible sur sa demande de justice. Le Roi impose alors un dernier duel entre Rodrigue et Don Sanche, un prétendant de Chimène, dont le vainqueur obtiendra sa main. Rodrigue l'emporte, mais le mariage final reste suspendu : le Roi accorde un an à Chimène pour faire son deuil, laissant les amants dans une attente à la fois tragique et porteuse d'espoir.

Une rupture dans la tradition classique

Lors de sa création en 1637 au Théâtre du Marais, Le Cid n'est pas seulement un succès, c'est une véritable révolution qui embrase Paris. Le public est conquis par cette forme nouvelle, la tragi-comédie, au point que Boileau affirme : "Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue". Pourtant, ce triomphe déclenche la célèbre "Querelle du Cid", une polémique littéraire enflammée. Ses détracteurs, comme les dramaturges Mairet et Scudéry, l'accusent de bafouer les règles de la bienséance et de la vraisemblance, notamment parce qu'une héroïne ne devrait pas consentir à épouser le meurtrier de son père. On reproche aussi à Corneille de ne pas respecter l'unité de temps, de lieu et d'action que la jeune Académie française tentait d'imposer. Richelieu lui-même, premier ministre, doit faire intervenir l'Académie pour trancher le débat. Malgré ces critiques, la pièce s'impose comme un acte fondateur du théâtre classique français en définissant une morale de l'héroïsme et une exigence de grandeur qui marqueront les siècles. Elle devient iconique grâce à des interprétations légendaires, comme celle de Gérard Philipe en 1951, dont la voix et le souffle juvénile résonnent encore dans la mémoire collective comme le symbole d'un renouveau théâtral populaire.

"Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue." Boileau

La mise en scène : l'éclat du jeu et des costumes dans une scénographie très fluide à la plastique baroque

Pour cette nouvelle production à la Comédie-Française, Denis Podalydès propose une vision centrée sur la puissance du langage et la vérité du jeu. Les comédiens enflammés donnent toute sa place au vertige des émotions : pleinement engagés, tout en restant très justes. La scénographie d'Éric Ruf utilise des moucharabiehs et des toiles peintes issues des stocks historiques de la Maison pour créer un espace qui se construit et se déconstruit avec une grande fluidité, sans interrompre le rythme quasi-cinématographique de la narration.  Les costumes, signés Christian Lacroix, s'inspirent des grands maîtres de la peinture baroque espagnole avec leurs couleurs chatoyantes qui jaillissent dans les ténèbres. Grâce à une lumière très étudiée et des accessoires intelligemment déployés, on plonge dans des tableaux picturaux dignes de Zurbarán. L'ambiance sonore, conçue par Bernard Valléry, intègre des musiques aux influences espagnoles et arabes pour rappeler l'Andalousie du XIe siècle. Lorsque Rodrigue relate le stratagème qui lui a donné la victoire, il est juché sur un cheval symbolique richement paré et rythme son récit de coups de tambour saisissants. On songe à une statue vénérable que l'on promène en procession lors de la Semaine Sainte. Podalydès souhaite retrouver l'éclat juvénile et l'énergie "solaire" d'une pièce qui, bien que tragique, est pleine de vie et tournée vers l'avenir, loin du sombre drame romantique. Pour lui, le personnage cornélien est un être déchiré par une contradiction intérieure dévorante, qui le "brûle, l'illumine et l’assombrit tout en même temps, le fait advenir à ses propres yeux, aux yeux du groupe, aux yeux du public." C'est bien à une tragi-comédie que l'on assiste, et l'humour est présent : dans le ton autoritaire d'un Roi direct et pragmatique qui veut faire cesser les tergiversations, ou dans les zig-zags moraux de Chimène qui veut la mort de Rodrigue et fait tout pour l'empêcher.

Denis Podalydès, simplicité et vérité

505e sociétaire de la Comédie-Française, Denis Podalydès est une figure incontournable du paysage culturel français. Né d'un père pharmacien passionné de spectacles, il s'initie très tôt au jeu avec son frère Bruno dans leur chambre d'enfants où ils s'improvisent clown ou dresseur de fauves. Malgré une scolarité brillante et une tentation pour l'enseignement, il entre au Conservatoire et se forme auprès de maîtres comme Michel Bouquet et Jean-Pierre Vincent. Acteur caméléon, il a marqué la scène par des rôles immenses comme Harpagon, Alceste, Matamore, Lear ou Hamlet. Au cinéma, il a incarné des personnages aussi variés que Nicolas Sarkozy, Maigret ou un président de la République inspiré de François Mitterrand. À la mise en scène, il se définit modestement comme un "régisseur" à la Jean Vilar, préférant partir du texte pour en révéler toute la complexité plutôt que d'imposer un concept en amont. Son style est marqué par une recherche de simplicité et de vérité par le travail du corps et de la voix.  Il aime travailler "en famille" avec Éric Ruf et Christian Lacroix, créant des spectacles d'une beauté picturale où l'intelligence du texte rencontre la ferveur du plateau.

Pierre Corneille, grand batisseur du théâtre français

Pierre Corneille (1606-1684) est issu d'une famille de juristes de Rouen. Destiné à une carrière d'avocat, son tempérament timide et peu éloquent lui fait renoncer rapidement aux plaidoiries pour se consacrer à l'écriture dramatique. Après des débuts remarqués dans la comédie avec des œuvres comme Mélite ou L’Illusion comique, il révolutionne le genre tragique avec Le Cid en 1637. Surnommé "le Grand Corneille" pour le distinguer de son frère Thomas, il impose un style fondé sur l'énergie de l'alexandrin et une morale héroïque du dépassement de soi. Son œuvre est jalonnée de chefs-d'œuvre qui explorent les thèmes du stoïcisme et de la vertu chrétienne, tels qu'Horace, Cinna, Polyeucte ou encore Nicomède. Membre de l'Académie française à partir de 1647, il traverse le XVIIe siècle en connaissant des triomphes éclatants, mais aussi des périodes de doute et de concurrence frontale avec le jeune Jean Racine. Son style se caractérise par une énergie éclatante qui agit directement sur les sens du spectateur, transformant les personnages en héros éblouissants par leurs propres éclats. Il s'éteint à Paris en 1684, laissant derrière lui un héritage immense : celui d'un théâtre où l'amour devient une valeur rivalisant avec l'honneur guerrier, inventant ainsi ce que Podalydès appelle "l’héroïsme amoureux". Voir un texte légendaire porté par un tel niveau d'interprétation est un bonheur immédiat et profond : simplicité et vérité.
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Denis Podalydès mise en scène
Éric Ruf scénographie
Christian Lacroix costunes
Avec Christian Gonon, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Jennifer Decker, Danièle Lebrun, Clément Bresson, Marie Oppert, Adrien Simion et Chahna Grevoz, Hippolyte Orillard

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26/3/2026
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17/5/2026
Comédie-Française au Théâtre de la Porte Saint-Martin
18 boulevard Saint-Martin 75010 Paris
Du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h - Durée : 2 h 30
Photos © Jean-Louis Fernandez / Coll. Comédie Française
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