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Le Suicidé - Nicolaï Erdman / Jean Bellorini

Au Théâtre Nanterre-Amandiers, Jean Bellorini donne une adaptation savoureuse et magistrale du Suicidé de Nicolaï Erdman. La mise en scène millimétrée utilise l'espace du plateau, la lumière, la musique live et la vidéo pour faire briller une troupe de comédiens de haut vol.

13/2/2026
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21/2/2026
Théâtre Nanterre-Amandiers

Le Suicidé de Nicolaï Erdman : Jean Bellorini révèle toute la portée satirique d'une farce à l'humour noir

  • La farce d'un suicide accaparé à des fins idéologiques
  • Une satire féroce du totalitarisme
  • Nicolaï Erdman, l'humour noir du désespoir
  • Une mise en scène virtuose qui magnifie le jeu des comédiens
  • Jean Bellorini, un théâtre poétique, créatif et musical
Le Suicidé Nicolaï Erdman Jean Bellorini : théâtre drôle et créatif
© Juliette Parisot / Hans Lucas

L'histoire : un quiproquo autour d'une banale envie de saucisson de foie

Dans l'URSS des années 1920, Sémione Sémionovitch est un chômeur déprimé qui vit au crochet de sa femme Macha. Une nuit, il la réveille, poussé par une envie irrépressible de manger du saucisson de foie. Une dispute éclate, Sémione disparaît dans l'obscurité en menaçant de pousser son dernier soupir, ce qui laisse croire à son entourage qu'il va mettre fin à ses jours. Ce quiproquo déclenche une spirale absurde : une foule de personnages - un intellectuel, un prêtre, un commerçant, un militant du socialisme révolutionnaire, une jeune femme nymphomane - accourt pour instrumentaliser ce suicide annoncé à des fins politiques ou personnelles. Sémione, jusque-là insignifiant, devient soudainement le centre de l'attention et découvre un sens héroïque à son existence.

Une satire féroce du totalitarisme

En 1928, Nicolaï Erdman signe avec Le Suicidé l’une des plus belles pièces de la Russie communiste. Censurée, elle ne sera jouée qu’après la chute du mur de Berlin. La pièce se transforme en une satire féroce d'un système totalitaire qui manipule le collectif pour broyer l'individu. Derrière la farce burlesque et le vaudeville, l'œuvre interroge la valeur de la vie et le sens de l'existence face à la médiocrité humaine. Le régime stalinien sert à révéler la vie de l’individu en lutte pour atteindre ses idéaux : une réflexion sur la liberté et le sens de la vie qui semble trouver sa valeur dans la mort. L'un des personnages l'affirme : "aujourd'hui, plus que jamais, nous avons besoin de défunts idéologiques."

"Tuez-vous, c'est magnifique, mais tuez-vous avec une conscience sociale !"

Portrait de Nicolaï Erdman, l'humour noir du désespoir

La carrière de Nicolaï Erdman (1900-1970) fut brisée par la censure stalinienne. Il écrit Le Suicidé en 1928, mais la pièce est immédiatement jugée "nuisible" par Staline et interdite avant même sa première représentation, malgré le soutien de Stanislavski. Emprisonné, puis assigné à résidence, Erdman cesse d'écrire pour le théâtre, hanté par la peur pour le restant de sa vie. Ses pièces, souvent teintées d’humour noir, mettent en lumière les contradictions du système tout en explorant les doutes existentiels des individus. Outre ce chef-d'œuvre, il est l'auteur du Mandat, une autre satire jouée avec succès en 1925 à Moscou, puis interdite aussi en 1930. Il excelle à transformer la tragédie en farce philosophique, utilisant le rire comme une défense contre le désespoir : "ce qu'un vivant peut penser, seul un mort peut le dire." Bellorini dédie la pièce au rappeur russe Ivan Petunin, opposant à la guerre en Ukraine, qui s'est suicidé en 2022 après avoir livré un poignant témoignage vidéo des raisons de son geste.

Une mise en scène virtuose qui magnifie le jeu des comédiens

La scénographie millimétrée de Véronique Chazal et Jean Bellorini utilise un plateau immense et sobre où les espaces sont sculptés par des jeux de lumière et d'accessoires particulièrement réussis. La vidéo en direct affiche de très gros plans en noir et blanc pour souligner l'irréalité de personnages déformés par l'inquiétude. Les costumes de Macha Makeïeff, volontairement colorés et outranciers, renforcent la dimension grotesque de ce "vaudeville soviétique". La troupe de comédiens navigue magistralement entre le burlesque irrésistible et le doute existentiel, par le texte, la chanson et la musique interprétée en direct. Un moment fort de la représentation voit le protagoniste interpréter la chanson Creep de Radiohead lors d'un banquet de fête macabre qui prend une dimension surréaliste quasi-contemplative.

Jean Bellorini, un théâtre poétique, créatif et musical

Formé à l'École Claude Mathieu, Jean Bellorini défend un théâtre populaire, poétique et généreux où la musique accompagne un univers visuel toujours très travaillé. Son style repose sur un travail collectif intense avec des comédiens fidèles et une collaboration avec des créateurs comme Macha Makeïeff pour les costumes. Il s'est fait connaître par des adaptations ambitieuses de grands textes littéraires, telles que Tempête sous un crâne d'après Victor Hugo ou Paroles gelées d'après Rabelais, qui lui a valu le Molière de la mise en scène en 2014. Parmi ses autres créations phares figurent La Bonne Âme du Se-Tchouan de Brecht, Karamazov d'après Dostoïevski et Le Jeu des Ombres de Valère Novarina. Son adaptation d'Onéguine de Pouchkine, avec une partie de la pièce susurrée au casque, est l'un des meilleurs moments de théâtre que l'on ait pu vivre récemment. Jean Bellorini dirige le TNP Villeurbanne après avoir dirigé le Théâtre Gérard Philipe. Il prendra en 2027 les rênes du Théâtre de Carouge, à Genève.
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Nicolaï Erdman texte
Jean Bellorini mise en scène et lumière
Avec François Deblock, Mathieu Delmonté, Clément Durand, Karyll Elgrichi, Anke Engelsmann, Gérôme Ferchaud, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Liza Alegria Ndikita, Marc Plas, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie-Amy Wallet, Damien Zanoly
Musiciens Anthony Caillet, Barbara Le Liepvre, Benoît Prisset et un accordéoniste

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13/2/2026
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21/2/2026
Théâtre Nanterre-Amandiers
7 avenue Pablo Picasso 92000 Nanterre
Du mardi au vendredi à 20 h, samedi à 18 h 30, dimanche à 15 h 30 - Durée : 2 h 15
Photos © Juliette Parisot / Hans Lucas
Auteur
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