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Roberto Zucco, de Bernard-Marie Koltès au Théâtre 14

Rose Noël fait de Roberto Zucco, de Bernard-Marie Koltès, une expérience totale de théâtre qui emporte le spectateur dans un tourbillon visuel, poétique et musical. La cavale d'un tueur en série, aussi solaire que séduisant, fascine d'autant plus et questionne notre percepton de la violence et de la transgression.

31/3/2026
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18/4/2026
Théâtre 14

Rose Noël monte un Roberto Zucco trépidant et immersif

  • La cavale légendaire d'un tueur en série
  • Une histoire d'enfermement et d'émancipation qui questionne notre perception du Mal
  • La mise en scènel : une expérience totale, poétique et musicale
  • Rose Noël rejoint le club des metteurs en scène de théâtre à suivre
  • Bernard-Marie Koltès, poésie et tension
Roberto Zucco - Koltès / Rose Noël - Théâtre Paris
© Kyxomania

L'histoire de la cavale légendaire d'un criminel hors norme

La pièce de Bernard-Marie Koltès, écrite en 1988 et parue en 1990 peu après le décès de l'auteur, est inspirée d'un fait divers réel : l'histoire de Roberto Succo, un tueur en série qui a secoué l'Italie et la France dans les années 80. Le récit débute par une évasion spectaculaire : une nuit, Roberto Zucco s'échappe de la prison où il était incarcéré pour le meurtre de son propre père. Commence alors une cavale vertigineuse et délirante à travers la France. Au fil de son périple, Zucco enchaîne les crimes, incluant parricide, viols et meurtres, tout en niant ses fautes. Sa trajectoire est jalonnée de rencontres marquantes avec des personnages aux vies brisées, à commencer par sa mère qu'il étrangle la nuit de sa fuite de prison, après l'avoir suppliée de lui rendre son vieux treillis militaire. Il rencontre ensuite " la Gamine", une jeune fille surprotégée par son frère et sa sœur dans une cellule familiale traditionnelle et oppressante. La "colombe" en quête d'émancipation vit avec Zucco une histoire d'amour débridée et passionnelle, jusqu'à ce que Zucco l'abandonne. Privée de sa virginité, elle trouve refuge dans le "Petit Chicago", un quartier mal famé où son propre frère l'oblige à se prostituer. Roberto Zucco va aussi séduire une femme élégante et riche pour lui dérober sa belle Mercedes. Malgré la violence de ses actes, Zucco intrigue et fascine tous ceux qu'il croise avec son visage d'ange et son lyrisme dévastateur. Traqué sans relâche par les inspecteurs, il erre fébrilement, hors de la réalité, jusqu'à sa capture finale.

Roberto Zucco, une histoire d'enfermement qui questionne notre rapport au Mal

Le thème central de l'œuvre est sans aucun doute l'enfermement, qu'il soit physique, mental ou social. Chaque personnage semble prisonnier de son quotidien, de sa famille ou de ses propres préjugés, à l'image de la Gamine étouffée par son milieu. Roberto Zucco se déplace avec l'aisance d'un animal sauvage, mais reste prisonnier de sa propre folie. La pièce interroge notre rapport à la violence et à la justice, transformant le plateau de théâtre en un lieu où le spectateur hésite entre l'horreur des crimes et la fascination pour un être transgressif, solaire et séduisant. Écrite par Koltès alors qu'il se savait condamné par la maladie, la pièce est considérée comme son testament littéraire et politique, une synthèse brute et poétique de tout son travail dramatique. Depuis sa création, l'œuvre a eu un immense retentissement qui la place au rang de mythe moderne.

"Quand ils vous diront que je suis mort, n'ayez pas trop de chagrin, je serai en train d'écouter le chant des oiseaux." Roberto Succo dans une lettre depuis sa prison

La mise en scène plonge le spectateur dans une expérience totale

La jeune metteuse en scène Rose Noël, qui joue aussi la "Dame élégante", rompt avec les codes traditionnels du théâtre. D'emblée, le spectateur s'installe dans une salle transformée en boîte de nuit interlope du Petit Chicago, éclairée d'une lumière rouge. Sur scène, deux excellents chanteurs et musiciens (Natalia Bacalov et Martin Sevrin) nous mettent dans l'ambiance entre pop italienne et française et chants traditionnels italiens. Pendant une bonne dizaine de minutes, on ne sait pas si le spectacle a commencé, le public continue à bavarder tout en battant gaiement le rythme de la musique, comme dans un concert. Les agents de sécurité qui contrôlent les sacs à l'entrée sont d'ailleurs... des comédiens qui joueront des policiers dans la pièce. Ensuite, les comédiens occupent le plateau, les coursives, s'échappent par la sortie de secours et reviennent par le fond de la salle, s'installent sur les fauteuils : le "quatrième mur" a explosé au profit d'une expérience totale portée par une équipe artistique de haut niveau. Roberto Zucco, interprété par Axel Granberger, ne reste jamais statique. Il escalade les structures, se perche au plafond ou s'assoit discrètement parmi les spectateurs, dans une tension permanente où l'on craint de le voir surgir à tout instant. Cette physicalité est renforcée par des trouvailles visuelles poétiques, comme les vêtements suspendus qui hantent le fond de scène tels des fantômes des victimes passées, ou l'utilisation d'ombres chinoises d'oiseaux pour sublimer une scène de séduction de "la Gamine" sous une table. Le décor est volontairement minimaliste pour concentrer l'attention sur le texte et le jeu tendu et incarné.  :

"Je veux mettre en scène cette oeuvre pour que le public voyage, le temps d’une représentation, à nos cotés. Qu’il oublie son quotidien et qu’il soit plongé dans le notre, qu’il réféchisse à celui-ci, qu’il entende des vérités,qu’il ne veuille pas en entendre d’autres, qu’il soit surpris, déconcerté, happé." Rose Noël

Rose Noël, une metteuse en scène de théâtre à suivre

Née en 1997, Rose Noël est une comédienne et metteuse en scène dont la passion pour le théâtre est ancienne : elle suit ses premiers cours à l'école maternelle à l'âge de 4 ans ! Formée au Cours Florent en Classe Libre puis au Studio ESCA (promotion 2024), elle a été repérée dès les premières représentations de ce Roberto Zucco qu'elle monte à l'âge de 21 ans. Son style est souvent décrit comme "pasolinien" : nerveux, violent et profondément poétique. Pour elle, le théâtre n'est pas un lieu de divertissement passif, mais un outil politique essentiel pour "briser le silence" et redonner la parole à ceux que la société préfère ignorer. Son approche de la direction d'acteur est d'une rare exigence : elle refuse le jeu banal ou les fioritures pour se concentrer sur une langue "dense et classique" que les interprètes doivent littéralement "suer" sur le plateau. Elle prône un dépouillement scénique où l'accessoire disparaît au profit de la puissance des mots.

Bernard-Marie Koltès, un théâtre de poésie et de confrontation

Bernard-Marie Koltès naît à Metz en 1948. Enfant solitaire et catholique fervent, il se passionne pour le théâtre après avoir vu Maria Casarès jouer Médée en 1967. Il s'installe à Paris, fonde une troupe amateur, et commence à écrire des pièces que lui-même juge peu satisfaisantes. Il faut attendre les années 1980 pour que son talent éclate vraiment. Sa rencontre avec le metteur en scène Patrice Chéreau est décisive. Ce dernier monte Combat de nègre et de chiens en 1983, puis Quai Ouest (1986) et Dans la solitude des champs de coton (1987). Son style est immédiatement reconnaissable : des monologues fournis, une langue à la fois poétique et violente, des dialogues qui ressemblent à des confrontations, voire des duels. Ses personnages cherchent à s'approcher les uns des autres, à créer un lien sans jamais y parvenir vraiment. Le désir, la violence, l'altérité et la mort traversent  ses œuvres. Souvent, la dramaturgie ne repose pas sur une intrigue au sens classique du théâtre : ce qui compte, c'est la parole elle-même, le rapport de force entre ceux qui parlent. Koltès meurt du sida en 1989, à quarante et un ans, laissant une œuvre brève mais d'une rare densité. En France, il reste aujourd'hui l'une des voix dramatiques les plus jouées et les plus étudiées du XXᵉ siècle.
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Bernard-Marie Koltès texte
Rose Noël
mise en scène
Avec Natalia Bacalov, Lola Blanchard, Simon Cohen ou Vincent Odetto, Laurence Côte, Maxime Gleizes ou Thomas Rio ou Pierre Loup Mériaux, Axel Granberger, Akrem Hamdi ou Julien Gallix, Rose Noël ou Milena Sansonetti, Martin Sevrin et Suzanne Dauthieux

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31/3/2026
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18/4/2026
Théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier 75014 Paris
Mardi, mercredi et vendredi à 20 h, jeudi à 19 h, samedi à 16 h - Durée : 1 h 30
Photos © Fanny Cortade
Auteur
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