L'Hors-présence, de Tiphaine Raffier
Dans une mise en scène intrigante et virtuose, Tiphaine Raffier aborde frontalement le thème de la fin de vie et du choc vécu par l'entourage de ceux qui sont condamnés par la maladie. Une pièce parfois démesurée, mais dont on retient longtemps les fulgurances émotionnelles. Au Théâtre Nanterre-Amandiers et en tournée.
L'Hors-présence : Tiphaine Raffier sonde l'attitude face à la mort annoncée
- L'histoire : un drame familial vécu au plus près
- Les thèmes de la pièce : la souffrance désemparée et le doute des proches face à la fin de vie
- Une mise en scène virtuose en réalité augmentée
- La fable de la fontaine de Morsan
- Tiphaine Raffier : les dilemmes moraux contemporains

L'histoire : une famille confrontée à la fin de vie
Dans un village isolé à la campagne, Morsan, Laure est en phase terminale d'un cancer. Plutôt que d'entrer dans une clinique, elle a décidé de mourir chez elle. Ses deux frères et sa sœur la rejoignent pour l'accompagner dans sa fin de vie. La fratrie tente de s’organiser, de mettre en place des protocoles à défaut de nommer l’innommable. Dans cette situation terrible, chacun fait ce qu'il peut pour garder un semblant de normalité et de convivialité, malgré les sursauts de tristesse et de panique face à la souffrance. Laure a manifesté ses dernières intentions : elle souhaite bénéficier de l'aide active à mourir. Mais son vœu se heurte à la complexité de la loi et aux doutes de la famille le moment venu. L'accompagnement médical de l'hospitalisation à domicile est un chemin ardu et dérisoire vers l'abîme de la chute, de la perte de ses capacités physiques et mentales. Dans la maison d'en face, quelqu’un semble les épier avec caméra à téléobjectif et micros installés en cachette...
Les thèmes de la pièce : Tiphaine Raffier interroge le regard sur ceux qui meurent
L'entrée en matière est bouleversante : la famille tente de maintenir le rituel des repas à table, alors que Laure (formidable Édith Mérieau) mange sur son fauteuil roulant et souffre à chaque gorgée de soupe avalée. Les conversations anodines autour de la table sonnent creux et révèlent la détresse d'une famille dépassée par la difficulté de la situation. Susana, Sorel et Simon naviguent entre la douceur des souvenirs ou des soirées de lecture et la dureté extrême de la dépendance. Le sujet de l'aide à mourir les divise : plus le moment s'approche, plus les doutes apparaissent, la panique, l'ultime espoir d'une souffrance apaisée par les médicaments. Mais ici la médecine offre un simulacre de soin avec une assurance pathétique, comme cette infirmière allemande (Paula Luna) qui multiplie les soins dérisoires : les piqûres incessantes, les bâtons aromatisés à tremper dans l'eau pour humidifier la bouche desséchée, l'obstination à maintenir une vie profondément diminuée.
L’hors-présence cherche ce qui reste quand les chimères tombent.
Une mise en scène virtuose avec l'utilisation très juste de la vidéo
La majeure partie de la pièce se situe dans la maison munie de larges baies vitrées, au centre de la scène. Un deuxième plan, au-dessus de la maison, montre des images vidéo tournées en direct : les visages, les objets, les meubles ou le tapis, le livre que Sorel (Thomas Gonzalez) lit patiemment à Laure qui ne peut plus lire elle-même. Rarement l'utilisation de la vidéo n'a été aussi fine et juste : elle donne une profondeur, des angles distincts, une introspection foudroyante dans l'intimité des personnages. Quand Simon (Adrien Rouyard, le plus jeune et le plus touchant des trois) détourne son visage pour cacher ses larmes, les autres ne le voient pas, mais le public est profondément ému. Ces fulgurances émotionnelles ont un impact durable, malgré un débit parfois trop rapide et une tendance trop marquée à l'hystérie qui nuit au propos. Dans le drame, l'être humain a aussi besoin de silences et de respiration. Peut-être la metteuse en scène saura-t-elle le corriger.
La fable de la fontaine de Morsan
Tiphaine Raffier a voulu ancrer le récit dans un univers fantasmagorique symbolisé par une chimère aux cent yeux de la fontaine du village, comme dans le mythe d'Argos, le géant aux cent yeux répartis sur tout le corps, dont la moitié seulement se ferme pendant son sommeil. Une juge italienne installée dans la maison d'en face a même installé des micros dans la maison de Laure et scrute tout ce qui se passe avec une caméra à téléobjectif, dont le rendu est la vidéo projetée au-dessus de la maison. Un maçon, ami de la famille, a pour hobby de creuser des trous dans des murs pour faire apparaître la lumière - ou la vérité. Des allusions à la figure du hors-jeu dans le football viennent tenter d'expliquer le titre de la pièce. Toutes ces références sont superflues, elles alourdissent la pièce, nous éloignent de l'émotion poignante provoquée par cette famille et traînent en loingueur. On n'avait pas besoin de justifier l'observation millimétrée et multi-dimensionnelle de la situation : c'est tellement bien fait que cela semble naturel.
Tiphaine Raffier : les dilemmes moraux contemporains
Tiphaine Raffier s'est formée à l'art dramatique à l'ENMAD de Noisiel, puis à l'École du Nord. Dès 2009, elle rejoint le collectif de Julien Gosselin Si vous pouviez lécher mon cœur, qui adapte notamment Les Particules élémentaires de Houellebecq et 2666 de Roberto Bolaño. En 2015, elle fonde sa propre compagnie, La femme coupée en deux. Son écriture, comme metteuse en scène, explore des genres rares au théâtre — science-fiction, thriller — pour interroger des dilemmes moraux contemporains. Parmi ses œuvres phares : La Chanson (2012), Dans le nom (2014), sur le monde agricole, France-Fantôme (2017), récit de science-fiction sur l'immortalité numérique et La Réponse des hommes (2020). En 2023, elle signe à l'Odéon Némésis, sa première adaptation théâtrale d'un roman, celui de Philip Roth. En 2025, elle met en scène son premier opéra, Dialogues des Carmélites de Poulenc, à l'Opéra de Rouen.
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Tiphaine Raffier texte et mise en scène
Avec Emma Bolcato, Teddy Chawa, Thomas Gonzalez, Paula Luna, Édith Mérieau, Catherine Mestoussis, Thierry Paret, Adrien Rouyard
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