Le Legs, de Marivaux au Studio de la Comédie-Française
On connaissait l'habileté de Marivaux pour décortiquer les ressorts des sentiments avec une acuité psychologique très moderne. Dans Le Legs, une pièce peu connue, s'y ajoute une satire cinglante de l'appât du gain et des conventions sociales qui privent les femmes de leur autonomie. Une farce aux dialogues endiablés, admirablement portée par la troupe de la Comédie-Française.
Le Legs de Marivaux : le jeu de l'amour et de l'argent
- L'histoire : un mariage "de raison" pour conserver le bénéfice d'un juteux héritage ?
- Les thèmes de la pièce : un regard à l'acuité très moderne sur le rapport à l'amour et l'argent
- Une mise en scène du huis clos qui joue sur la spontanéité du verbe et le suspense de l'intrigue
- Marivaux, cet auteur du XVIIIe siècle qui nous parle aujourd'hui

L'histoire : qu'il est difficile de partager un bel héritage !
Dans un château à la campagne non loin de Paris vivent la Comtesse et sa suivante Lisette, le Marquis et son valet Lépine, Hortense, lointaine parente du Marquis, et le Chevalier. Le Marquis est épris de la Comtesse, une veuve qui se verrait bien commencer une nouvelle idylle avec lui. Mais aucun des deux n'a le courage de se déclarer. Hortense et le Chevalier s'aiment, mais ce Chevalier n'a aucune fortune à apporter à quelqu'un de ce rang-là. Et voilà qu'un lointain parent lègue l'équivalent de 6 millions d'euros au Marquis, à condition que ce dernier épouse Hortense. S'il refuse, il devra céder 2 millions à Hortense. Mais si c'est elle qui refuse, elle perdra tout. Ni le Marquis, ni Hortense ne veulent de ce mariage. Commence alors un jeu de poker menteur où chacun fait semblant d'accepter ce mariage. Heureusement, les domestiques sont là pour éviter le pire...
Une farce qui cache une satire de l'incommunication et de l'appât du gain
Si le Marquis avait accepté dès le départ de refuser le mariage avec Hortense et de lui laisser un tiers de l'héritage, tout se serait déroulé sans heurts. Mais 2 millions, c'est beaucoup d'argent !... Car c'est bien l'argent qui est le moteur de la farce. Le Marquis, pourtant déjà bien loti, ne songe aucunement à donner une part du gâteau à Hortense, qui aime un gentilhomme peu fortuné. Quant à Lisette, l'idée d'un nouveau mariage de la Comtesse ne lui plaît guère : une veuve dispose comme elle entend de tous ses biens, tandis qu'une femme mariée est assujettie à l'autorité de son époux. Elle affirme sans ambages à Lépine : "Il n'est pas de mon petit intérêt que ma maîtresse se marie. Il n'y a point d'apparence que la comtesse gagne, et moi, j'y perdrai beaucoup." Car, pour les domestiques, rien n'est acquis dans leur condition sociale, ils peuvent être congédiés à tout moment comme Lépine qui prend des risques en voulant dire la vérité. Quant à la communication, ce n'est clairement pas le point fort des personnages : ils semblent incapables de s'exprimer simplement, avec sincérité, ce qui complexifie encore plus leur situation et donne lieu à des échanges inattendus et savoureux. Le poids des conventions, surtout pour les femmes, fait que la parole corsetée fuse et porte le jeu pour trouver, enfin, une libération dans l'expression des sentiments. Dans une société où l'amour-propre et la peur du rejet paralysent les individus, les mots servent d'armes pour manipuler, temporiser ou refuser la vraie réciprocité.
Une pièce méconnue et étonnamment subversive
Lors de sa création le 11 juin 1736 à la Comédie-Française, la pièce est représentée de manière anonyme en "baisser de rideau" — jouée en fin de soirée après une tragédie de Voltaire — afin d'éviter la malveillance d'auteurs rivaux. Malgré un excellent jeu d'acteurs, elle n'est donnée que sept fois avant de tomber dans l'oubli pendant plusieurs décennies. Il faut attendre sa redécouverte à Bruxelles en 1769, puis sa reprise sous la Révolution et l'Empire pour la redécouvrir. Ce relatif désamour historique s'explique par sa facture atypique. Contrairement aux grands succès de l'auteur, Le Legs abandonne tout recours aux déguisements et aux travestissements. La pièce se concentre sur un huis clos où la parole est la seule arme. Le public du XVIIIe siècle est peu habitué à l'étalage explicite de calculs d'argent. Marivaux aborde, en outre, des sujets très subversifs pour l'époque, comme la condition juridique des femmes devant la loi et la crainte des veuves de perdre leur liberté financière en se remariant.
"Pour rendre accessible la modernité de Marivaux, j'avais envie qu'on se place dans une sorte d'ailleurs qui ne serait pas tout à fait aujourd'hui et pas tout-à-fait le XVIIIe siècle." Aurélien Hamard-Padis
Une mise en scène du huis-clos qui joue sur la spontanéité du verbe et le suspense de l'intrigue
Le metteur en scène, Aurélien Hamard-Padis, a souhaité rendre visible la portée contemporaine du texte de Marivaux. Le huis-clos est cantonné dans une pièce de réception qui ressemble plus à un salon ou un bar d'hôtel-boutique au mobilier vintage des années 60 et à l'atmosphère tamisée. Au mur, une toile colorée montre des motifs végétaux aussi bucoliques qu'exotiques, tandis qu'une illustration musicale méditative et inquiétante renforce le suspense de l'intrigue, en contrepoint d'un comique assumé et irrésistible. Les costumes mélangent des pièces d'époque avec d'autres au style neutre et contemporain. On est loin d'une mise en scène totalement iconoclaste, mais ces éléments subtilement assemblés restent peu conventionnels. L'attention est ainsi concentrée sur les dialogues, qui fusent avec une brillante spontanéité grâce au talent de la troupe de la Comédie-Française, avec une caractérisation très affirmée des personnages : le Marquis et la Comtesse sont dans le registre du burlesque, Hortense et Lisette sont plus dans la ruse et la manipulation, le Chevalier et Lépine sont dans une transparence plus sincère.
Marivaux : le XVIIIe siècle a des choses à nous dire aujourd'hui
Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux (1688-1763) est l'une des figures les plus originales de la littérature française du XVIIIe siècle. Né à Paris dans une famille aisée et élevé en Auvergne, il abandonne ses études de droit pour se consacrer aux lettres et fréquenter les salons intellectuels. En 1720, sa vie bascule : il perd toute sa fortune dans la faillite du système spéculatif de Law, puis perd son épouse en 1723. Cet effondrement financier le contraint à vivre de sa plume et forge chez lui un regard très aiguisé sur la précarité et les rapports d'argent. Dramaturge prolifique, il est fidèle pendant plus de vingt ans à la Comédie-Italienne, dont le jeu naturel convient à son écriture. Bien qu'il ait été élu à l'Académie française en 1742, ses pièces présentées à la Comédie-Française connaissent un accueil souvent réservé de son vivant. Le style de Marivaux se caractérise par une observation d'une extrême finesse de la psychologie amoureuse : il explore les méandres du cœur, la naissance du désir et les ruses de l'amour-propre. Qualifié d'artificiel par des détracteurs comme Voltaire, son langage ciselé a donné naissance au terme "marivaudage". Parmi ses œuvres phares figurent des comédies célèbres comme Arlequin poli par l'amour (1720), La Surprise de l'amour (1722), La Double Inconstance (1723), La Fausse Suivante (1724), Le Jeu de l'amour et du hasard (1730) ou Les Fausses Confidences (1737).
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Aurélien Hamard-Padis mise en scène
Julie Sicard la Comtesse
Nicolas Chupin le Marquis
Claire de La Rüe du Can Hortense
Alexis Joly le Chevalier
Jennifer Decker Lisette
Baptiste Chabauty Lépine
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