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Vous parler de mon fils - Philippe Besson / Mathieu Touzé

Un père miné par la culpabilité et la souffrance raconte, tout en sobriété, le harcèlement scolaire subi par son fils adolescent qui l'a conduit au suicide. Au Théâtre 14, Vous parler de mon fils est un récit bouleversant sur une violence ordinaire nourrie des travers de la société et de l'intolérance rampante. Interview de Mathieu Touzé.

3/3/2026
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29/3/2026
Théâtre 14

Vous parler de mon fils : la violence ordinaire et sauvage du harcèlement scolaire

  • L'histoire d'un engrenage funeste, d'une première brimade à une violence inouïe
  • Une résonance intime et personnelle
  • Le cercle infernal de l'impuissance et du non-dit
  • Une mise en scène sobre pour "faire travailler l'imaginaire du spectateur"
À voir au théâtre : Vous parler de mon fils Philippe Besson M. Touzé
© Collectif Rêve Concret

Le récit d'un engrenage funeste qui conduit à un déchainement de violence

À Saint-Nazaire, dans un appartement, un père et sa femme Juliette prennent leur petit-déjeuner sur une table avec quatre chaises. La conversation est banale. Enzo, le petit dernier, dort encore. Hugo, le fils aîné, n'est plus : il s'est suicidé quelque temps auparavant après un long calvaire de harcèlement scolaire à caractère homophobe d'une violence inouïe. Les parents se préparent à une marche blanche pour dénoncer le crime, l'inaction des parents et des enseignants et réclamer justice. Le père raconte, par bribes au départ anodines, les souvenirs de ce fils sensible et un peu efféminé, son goût pour l'éducation artistique et culturelle, sa souffrance longtemps dissimulée que les parents ont été impuissants à traiter. Quand Hugo a tout raconté, c'était déjà trop tard. "Il reste deux mois, je vais tenir". Mais il a craqué. Le père connaît par cœur la courte lettre que Hugo a écrite avant de s'ôter la vie: "Je sais que je vais vous faire de la peine, mais je n'en peux plus."

Une résonance intime et personnelle

Mathieu Touzé a commencé à travailler sur les textes de Philippe Besson avec "Un Garçon d'Italie", une pièce reprise en ce moment au Théâtre 14 et qui tourne depuis dix ans. "Un lien très fort s'est établi avec l'écriture de Philippe Besson." Lorsque l'écrivain a publié "Vous parler de mon fils" en 2025, Mathieu Touzé s'est naturellement identifié à ce témoignage : il a lui-même subi du harcèlement pendant les années de collège. "J'ai fait un travail sur moi-même et je me suis rendu compte que le harcèlement que j'avais subi avait conditionné une grande partie de qui j'étais, de mes comportements, mes difficultés." Il en résulte une implication émotionnelle qui va bien au-delà du simple travail d'acteur : les mots résonnent du plus profond de l'âme, avec une justesse poignante dans un déchirement aussi profond que contenu, à fleur de peau. Le harcèlement des enfants est un phénomène difficle à criconscrire, tant il reflète plus généralement l'homophobie, la discrimination, l'escalade de la violence dont souffre la société. Aujourd'hui, les réseaux sociaux en font une persécution 24 heures sur 24. "Ce que j'ai vécu, si je l'avais vécu à l'époque des réseaux sociaux, je ne sais pas très bien comment cela se serait passé." Pour dénoncer le harcèlement, Mathieu Touzé invite le spectateur à s'interroger sur les limites trop floues de ce qui est correct ou tolérable dans nos comportements : "à quel moment devient-on un bourreau, par un commentaire, un suivisme, une non-dénonciation ?"

"Maintenant, dans le miroir de la salle de bains, je vois un père qui a merdé."

L'impuissance de la victime et de sa famille

Pour Mathieu Touzé, "le sujet est compliqué car il oppose en majorité des enfants entre eux qui reproduisent et transmettent les travers de la société. "C'est une manière de se valoriser par les défauts d'une autre personne. Le problème est donc le regard que l'on porte sur le pouvoir, la domination et la violence. Une violence totalement inutile au bon fonctionnement de la société." L'enfant ou l'adolescent, lors d'une première brimade, n'a pas réagi. Il s'est ensuite enfermé dans un silence dévastateur face à un "effet de meute, ce territoire de haine à l'infini" : la victime refuse de se considérer comme victime. La pièce montre intelligemment ce mécanisme très humain de protection de soi qui tend à ignorer ou minimiser des indices inquiétants. Le père s'en veut énormément d'avoir pensé que "finalement, ce sont des gamins dans une cour de récréation, on sait bien comment ils sont." Quant au monde éducatif, son défi est immense compte tenu du manque de moyens et de la difficulté à encadrer autant d'individualités en pleine transition vers l'âge adulte.

Le choix du témoignage pour "travailler avec l'imaginaire du spectateur"

Dans ce récit à la première personne, Mathieu Touzé souhaite retranscrire au plus près l'émotion qu'il a vécue à la lecture du roman. "C'est la qualité du récit qui donne la puissance de jeu. Si j'avais reconstitué des scènes, j'aurais appauvri la qualité du récit", affirme-t-il. Ce choix, qu'il porte depuis l'adaptation d'Un Garçon d'Italie, vise à "créer de l'imaginaire chez le spectateur par la manière dont le texte traverse le corps des acteurs. C'est une forme de théâtre plus difficile qui ne peut se faire qu'au théâtre." Cela va de pair avec une mise en scène sobre, épurée et fortement symbolique. La table de cuisine et ses quatre chaises sont emblématiques du cocon familial, ce cercle comme tant d'autres qui réunit deux parents et deux enfants. Le voile, entre le comédien et l'appartement, crée une frontière entre le présent et un passé disparu à jamais. Sur scène, un père hébété, engourdi, avec le monde qui se déplace autour de lui. "C'est le principe de la tragédie : le monde a décidé pour lui de sa vie." Mathieu Touzé cite Hortense Archambault, Directrice de la MC 93, qui lui disait qu'on "peut faire quelque chose de très baroque et de très sobre en même temps." C'est bien cela : baroque dans l'émotion intense qui nous saisit, sobre et puissant dans le traitement théâtral. Une réussite.
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D'après le roman de Philippe Besson (2025)
Mathieu Touzé texte, mise en scène et interprétation

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3/3/2026
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29/3/2026
Théâtre 14
20 avenue Marc Sangnier 75014 Paris
Mardi, jeudi et vendredi à 21 h, mercredi à 15 h et 21 h, samedi et dimanche à 18 h - Durée : 1 h 30
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